Dossier Haut Débit au Maroc avec Mr MRABET – Professeur à l’ENSIAS – Partie I : Etat du marché au Maroc

Internet, Interviews, NTIC | | Le 28 juillet, 2004 - 17 h 00 min

mrabet« L’ADSL ne se développera correctement au Maroc, que si une concurrence significative voit le jour… ». ITMaroc.com vous propose un tour d’horizon en deux épisodes sur les enjeux du haut débit au Maroc. Cette semaine Mr Mrabet aborde à travers quelques questions la situation du marché Haut Débit dans le Royaume.

Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ?

Docteur ingénieur en systèmes informatiques et réseaux de communication. Actuellement professeur à l’ENSIAS et son ancien Directeur des études. Mes domaines d’intérêt sont les réseaux et protocoles haut débit, l’Internet nouvelle génération (IPv6), le télé-enseignement et l’économie des réseaux. Je pilote plusieurs projets R&D dont le plus important est le projet EuroMed intitulé MED NET’U qui pour objectif de créer une université Euro-méditerranéenne à distance.

Le nombre d’abonnés Internet ADSL est en constante augmentation avec une croissance de 540 % depuis décembre. Aujourd’hui, la part ADSL représente 23% des abonnées à la toile, pourquoi un tel engouement ?

Tout d’abord, je salue le lancement de la technologie ADSL au Maroc même s’il est en retard d’au moins deux années.

Je constate que le nombre d’abonnés est en augmentation significative depuis son lancement au mois de décembre 2003. En effet, l’ADSL est un levier important de développement du marché de l’Internet. Cela a été constaté dans plusieurs pays dans le monde. Dans le cas Marocain, cette augmentation peut être expliquée par la longue attente des internautes marocains d’une technologie dite haut débit. En effet, la notion de haut débit qui est rattachée à la technologie ADSL est attractive. Les internautes marocains ont toujours été frustrés par les temps de réponse de leurs connexions Internet (accès RTC/RNIS forfaits ou classique et même LL). Donc, ils voient dans la technologie ADSL, avec ses promesses, une échappatoire à cette frustration qui est devenue chronique.

Une autre raison du succès actuel de l’ADSL c’est la forfaitisation de l’offre qui ne dépend plus ni du volume ni du temps de connexion. Le marocain, comme le montre déjà le mobile, exige de connaître le montant de sa facture mensuelle.

Je crains que l’engouement actuel pour l’ADSL ne soit que temporaire. Passé la période d’euphorie, viendra la période de doute concernant la qualité de service effective reçu par l’internaute. En effet, on remarque déjà un fort ralentissement du débit durant certaines périodes comme les soirs et les fins de semaines. Les raisons de ce ralentissement sont tout d’abord la faiblesse des infrastructures actuelles de Maroc Telecom qui demandent des investissements très importants et bien entendu cette augmentation constatée du nombre d’abonnés dans une période très courte (six mois).

Par ailleurs, un débit de 128 kbps ne peut pas être considéré à mon avis comme un haut débit. C’est à partir de 1 Mbps, surtout pour les entreprises, qu’il est crédible de parler de haut débit. Pour terminer ma réponse à cette première question, je dirai que l’ADSL ne se développera correctement au Maroc, que si une concurrence significative voit le jour et qui poussera l’opérateur historique à le développer.

Concrètement : quelles barrières le haut débit a-t-il pu ou pourra-t-il lever au Maroc ?

La première barrière que le haut débit pourra lever est la fracture numérique entre les pays numériquement développés et les autres. Plusieurs services ne pourront pas se développer au Maroc faute de haut débit et des investisseurs marocains et étrangers vont attendre qu’une vraie infrastructure haut débit voit le jour au Maroc.

Mais le haut débit risque de creuser cette fracture au niveau marocain entre ceux qui peuvent se payer les abonnements et le reste qui n’arriveront pas à débourser les quelques centaines de dirhams mensuels nécessaire pour pouvoir naviguer sur le net de façon confortable. Depuis plusieurs années, l’université marocaine est en attente d’un réseau universitaire de haut débit qui ne voit pas encore le jour. L’application la plus attendue est le télé-enseignement qui tarde à décoller.

Les administrations marocaines elles aussi commencent à découvrir l’importance du net mais découvrent aussi les frustrations dues aux temps de réponse. Le gouvernement électronique n’est pas uniquement une affaire de contenu et d’automatisation des procédures, c’est une affaire aussi d’infrastructure.

L’entreprise marocaine quelque soit sa taille est en face du même problème d’infrastructure et de son coût. Le commerce électronique, principalement le B2B, ne peut se développer que si des offres haut débit sont financièrement attrayantes.

En résumé, plusieurs barrières peuvent être levées si des infrastructures haut débit se répandent sur tout le territoire marocain accompagnées d’offres attractives. Bien entendu, ces barrières ne seront complètement levées que si le Maroc arrive à résoudre les autres problèmes qui sont essentiellement liés à la formation et au contenu.

Le prix des équipements informatiques a toujours été considéré comme le principal obstacle à l’accès internet : le succès du haut débit ne vient-il pas contredire cette idée ?

Comme je l’ai déjà mentionné, le succès du haut débit actuellement est à relativiser. Il permettra d’augmenter le nombre d’internautes au Maroc mais pas au-delà d’un chiffre relativement faible (quelques centaines de milliers). Des incitations restent à faire pour faciliter l’accès du marocain moyen à l’informatique et puis à l’Internet. L’équipement reste cher au Maroc même si les prix des PC ne cessent de diminuer. Une diminution de la TVA sur les équipements informatiques pour une période limitée (deux années) de 20% à 5% peut aider fortement les ménages et les entreprises à s’équiper et franchir le pas. Notons que les établissements scolaires et universitaires sont déjà exemptés de TVA. Cette mesure, à mon avis, n’aura pas beaucoup d’incidence sur les recettes fiscales de l’état.

Une autre mesure qui peut booster le haut débit est de forfaitiser Marnis pour l’Internet comme c’est le cas de l’ADSL.

Un autre obstacle majeur au développement de l’Internet au Maroc est la formation insuffisante des utilisateurs. En effet, la généralisation des TIC dans l’éducation est encore un horizon lointain et même au niveau du supérieur beaucoup d’efforts restent à faire.

Quelles types de projets de société pourra-t-on voir arriver grâce à l’avènement du haut débit au royaume ?

Le Maroc a déjà commencé son intégration dans la société de l’information mais les débuts sont très timides. Une volonté politique est nécessaire. Mais j’ai l’impression que notre gouvernement accorde de moins en moins d’importance au secteur des TIC. Rappelons que lors de l’avènement du gouvernement Jettou I, le Secrétariat d’Etat à la Poste, aux Télécommunications et aux Technologies de l’Information (SEPTI) a été supprimé et ce département a été rattaché au Ministère du Commerce, de l’Industrie et des Télécommunications.

L’avènement du gouvernement Jettou II a vu la disparition du mot télécommunications de l’intitulé de ce ministère. La responsabilité de ce secteur s’est vue confier au ministère des affaires économiques et générales. Nous devrions, comme beaucoup de pays européens et autres, nommer un seul responsable au sein du gouvernement qui soit en charge du secteur des TIC, qui dépend directement du Premier Ministre.

Le Maroc, à travers son administration, ses entreprises et ses établissements de formation, doit s’inscrire dans la mondialisation en utilisant les TIC comme support de développement. La création de nouveaux usages au Maroc, clé de l’entrée dans la société de l’information, n’est possible que si l’offre haut débit est diversifiée. A côté de l’ADSL, des technologies alternatives, comme les connexions haut débit WiFi + satellite doivent voir le jour.

En Europe le haut débit a permis l’apparition d’applications adaptés à son utilisation (journal télévisé on line, Radio en ligne, Visites virtuelles etc…). Ne craignez vous pas que le Maroc ne manque d’utiliser les avantages du haut débit à bon escient et que finalement, le Haut débit ne servira simplement qu’à se connecter à internet sans la contrainte temps ?

Effectivement, tant que les grands chantiers de la modernisation numérique au Maroc n’ont pas décollé, le haut débit deviendra uniquement un moyen rapide pour l’accès à l’Internet. Ces chantiers sont l’informatisation de l’état, le commerce électronique et le gouvernement électronique. Mais aussi, la généralisation des TIC dans la formation secondaire et supérieure. La création de plusieurs campus numériques et des espaces numériques pour le grand public permettront de donner un sens au haut débit.

A l’inverse des infrastructures, les services à hauts débits restent encore flous et peu d’exemples sont actuellement disponibles au Maroc. Plus rares encore sont les exemples de contenus réellement spécifiques qui en tireraient parti.

La semaine prochaine : Les enjeux du haut débit pour les sociétés marocaines

Propos reccueillis par R.A

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